L'art africain dans la littérature orale accueil

Chapitre VIII. Les fonctions de la littérature orale

 

En faisant un parcours synthétique des travaux consacrés à la littérature orale, il ressort plusieurs fonctions (1). Parmi celles-ci, nous pouvons citer la fonction ludique (divertissement et de détente), la fonction pédagogique, la fonction politique ou idéologique, la fonction initiatique, et pour terminer, la fonction fantasmatique.

A. La fonction ludique.

B. La fonction pédagogique.

C. La fonction idéologique.

D. La fonction initiatique.

E. La fonction fantasmatique.

 

A. La fonction ludique.[haut]

La fonction ludique imprègne une bonne partie des textes traditionnels. C'est ainsi que les devinettes, les contes, les chants, les épopées et récits mythologiques ont pour fonction de satisfaire les besoins de la communauté, qui désire se "délecter" des histoires à travers les veillées nocturnes.
Généralement dans les villages africains, notamment moose, le soir, autour d'un feu, des vieux, des jeunes, des femmes et des enfants se retrouvent pour partager le plaisir de la parole. Cependant, ce plaisir de raconter est consubstantiel à d'autres fonctions notamment la fonction pédagogique assignée à la littérature orale.


B. La fonction pédagogique. [haut]

La fonction pédagogique des textes sert essentiellement à initier les jeunes générations aux valeurs cardinales de la société moaaga. Une édification morale est assignée au message du conteur qui prend le soin de baliser les bonnes conduites aux jeunes afin de contribuer à leur plein épanouissement. Pour ce faire, il est demandé, sinon prôné, l'obéissance aux coutumes et aux ancêtres. C'est ainsi que les contes mettent en scène une organisation sociale et économique forte, basée sur la hiérarchie et les strates sociales dans l'univers des fables. C'est le procédé de l'anthropomorphisme qui permet par métaphore, de critiquer et de stigmatiser les individus dans la société. Il y a donc à travers la fonction pédagogique, une puissante référence aux ancêtres dont le socle est essentiellement assuré par la gérontocratie.
Il y a aussi un besoin impérieux de créer des liens étroits entre les morts et les vivants à cause d'une dette de sang qui lie les seconds aux premiers. Comme le note si bien le professeur Chevrier, la fonction pédagogique de la littérature orale
"permet de concilier les forces du bien et d'exorciser les forces du mal. On comprend donc [toute] l'importance qui est attachée à la parole bien dite ; car à certains moments la parole a véritablement valeur d'acte" (2)
Ainsi dans les textes, il y a toujours une pédagogie subreptice comme dans le cas de l'anthropomorphisme, que nous avons évoqué, destinée aux jeunes et parfois aux adultes.
On remarque aussi que les textes de littérature orale sont souvent construits autour du récit d'un conflit, ou d'un méfait assorti d'un dénouement. Ces textes s'inscrivent dans la veine de la morale sociale en vigueur au sein de la société ; il y a comme une sanction infligée à toute infraction à la norme admise. C'est un procédé qui répond aussi au souci politique et idéologique du maintien de l'ordre. A ce niveau, les gouvernés et les gouvernants ne sont pas épargnés. Les chefs et les roturiers d'une part ; les responsables politiques comme le peuple d'autre part ne sont pas au dessus de la loi et se doivent de respecter la coutume. Nous pouvons dire que la plupart des contes du Lagl Naaba sont bâtis sur cette philosophie de la morale (3 ).
Chez les moose, qui sont en partie régis par le système de l'oralité, c'est à travers la parole que s'effectue une part importante de l'éducation, notamment la transmission des valeurs et savoirs. La pédagogie moaaga joue surtout la carte de l'émotion, de la stimulation, du fantastique (ou fantasmagorique) qui représentent pour elle, les moyens psychologiques les mieux appropriées, ainsi que les meilleures conditions pour éveiller et entretenir au maximum la réceptivité des enfants. Cette réceptivité, en tant que conditionnement mental préparerait une bonne assimilation des choses enseignées en sollicitant entre autres choses, toute l'attention et l'intérêt des plus jeunes. L'usage à des fins pédagogiques de "l'épouvantail", l'appel répété au surnaturel et au sublime, à l'imaginaire ou la "crainte inconsciente" de voir mourir un être cher, de par la faute de l'enfant... participent de cette volonté posée ici comme principe de "pédagogie". Les moyens pour réaliser un tel contexte mental et intellectuel, paraissent assez variés dans le patrimoine éducatif moaaga, de même le conte y tient une place de premier choix (4).
Pour terminer, notons que la vertu principale des contes, en tant que support pédagogique, tient de leur caractère cérémonial ou le merveilleux et l'imaginaire se retrouvent en établissant dans des rapports de complémentarité.


C. La fonction idéologique. [haut]

Cependant on peut dire que cette fonction politique et idéologique s'adresse beaucoup plus aux adultes qu'aux enfants. Ainsi la mise en scène des problèmes vitaux a pour souci d'une part de juguler les tensions découlant des inégalités, des injustices sociales, d'autre part de créer la cohésion sociale du groupe. C'est ainsi que nous avons des types de discours qui existent entre les groupes sociaux, basés sur la parenté à plaisanterie ou dakššre chez les moose, jouant le rôle cathartique de régulateur de tensions sociales. La fonction politique et idéologique de la littérature orale, est axée surtout sur les grandes orientations assignées par les intellectuels des sociétés.

D. La fonction initiatique. [haut]

La fonction initiatique de la littérature orale se manifeste essentiellement à travers un langage métaphorique. L'initié a accès à certains codes secrets pour entrer dans le monde des adultes. A cet effet, à l'occasion de la circoncision et de l'excision, certains chants ou textes secrets sont enseignés aux candidats afin de les préparer psychologiquement à accepter la douleur et la souffrance, qui fera plus tard d'eux des hommes et des femmes mûrs. Certains textes ésotériques sont également appris aux candidats. La fonction initiatique de la littérature orale permet de franchir l'étape de la mort symbolique (la réclusion dans le bois sacré) pour renaître dans un monde nouveau : l'intégration dans la vie adulte au sein du monde social. On apprend aux circoncis pendant tout ce temps, certains secrets propres au groupe : les interdits, la genèse du clan, le secret des plantes etc.
Par ailleurs, dans les "Contes en miroir" de Denise Paulme, on retrouve la structure du récit initiatique. Ainsi nous avons deux héros au départ ; le premier entreprend une quête en surmontant une série d'épreuves tout en évitant les pièges. Puis il revient gratifié de sa quête ; le second héros, jaloux du succès du premier, se lance aussi à la quête, mais il surmonte mal les épreuves et commet une série de bévues ; il est ensuite puni et mit à mort sous plusieurs chefs d'inculpation. Nous pensons notamment au célèbre conte de Bernard Dadié Le Pagne noir qui répond bien à la structure du conte en miroir (5 ).

E. La fonction fantasmatique. [haut]

Enfin la fonction fantasmatique de la littérature orale résulte de la mise en scène des tensions et des affrontements de la vie familiale. Il y a dans ce cadre opposition de la parenté de sang à la parenté d'alliance ; les hommes aux femmes, la vie à la mort. Nous pouvons noter à ce propos, les récits de Denise Paulme sur la mère dévorante qui présente de façon métaphorique la peur que les hommes ont de la femme, simultanément objet de désir et de possession. Cela peut se traduire par le récit de la courge qui avale tout sur son passage pour en définitive être fendue en deux par un coup de corne d'un bélier. L'évocation du symbole phallique est évidente à travers les cornes tandis que le réceptacle féminin est connoté par la courge.
Certains contes mettent davantage en scène des personnages qui consomment des quantités énormes de nourriture. Ce procédé que nous retrouvons dans certains contes moose est proche des prouesses alimentaires du personnage Gargantua de Rabelais qui, est en fait, semble un reflet du procédé fantasmatique du crève-la-faim qui permet par exemple en temps de famine ou de disette, d'exorciser le spectre de la faim.

(1). Notre classification s'inspire ici largement de celle du professeur CHEVRIER dans son ouvrage Littérature nègre, Armand Colin, 1984, pp. 201-202.

(2 ). J. CHEVRIER, Littérature nègre, Armand Colin, 1984, pp. 201-202
(3). Cf. Y. TIENDREBEOGO , Contes du Larhallé Naaba, suivis d'un recueil de proverbes et de devinettes du pays mossi, (rédigés et présentés par Robert Pageard), Ouagadougou, Presses africaines, 1963, 215 p.
(4). A. BADINI, Système éducatif traditionnel Moaga (Burkina Faso) et action éducative scolaire (Essai d'une pédagogie de l'oralité), Thèse D'état, Lille III, 1990, p. 339, voir notamment le chapitre sur le conte et sa portée pédagogique, p. 338

(5 ). B. DADIE , Le Pagne noir.

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